En tournée avec Massive Attack : Pour le meilleur et pour le pire

By in Musique, Son Live

Cet article est le troisième de la série, En tournée avec Massive Attack de Robb Allan. Robb partagera son expérience à la fois en tant qu’ingénieur façade et membre de l’équipe Live Sound d’Avid.

Glastonbury

Glastonbury, c’est le meilleur festival du monde : meilleur public, meilleure programmation, meilleure vibe et une folie humaine qui atteint des profondeurs incroyables. C’est le meilleur de l’imagination, de la folie et du génie.

Et puis il y a aussi la boue qui pue et qui s’accroche à vos chaussures et à vos vêtements comme si elle avait l’obsession perverse de ne jamais vous quitter, qui se fraye un chemin dans les plus petits recoins de votre matériel et de vos vêtements pour s’y cacher et ne réapparaître que quelques jours plus tard. Son odeur forte et écœurante vous rappelle immédiatement le meilleur, ou le pire, de votre été.

On Tour with Massive Attack: It Was the Best of Gigs, It Was the Maddest of Gigs

Photo de twak / CC BY 2.0

J’adore Glastonbury, sauf les deux moments où je dois passer du niveau de civilisation et du confort relatif de la scène à mon poste en façade, à travers les tranchées apocalyptiques tout droit sorties de la première guerre mondiale que le public doit endurer. Vous allez dire que j’exagère (et c’est ma spécialité, c’est vrai) mais cet aller-retour pour le check ligne et le concert est toujours un moment épique. Je ne sais pas comment les gens font pour passer des jours et des jours là, dans des tentes… Incroyable.

Je ne sais pas pourquoi, mais on m’avait passé des bottes, chacune de tailles différentes, l’une parfaite et l’autre trop grande. Je pense qu’un autre mec devait lui aussi avoir des chaussures dépareillées. J’ai demandé autour de moi, mais je n’ai pas trouvé l’autre victime. Je n’arrêtais pas de penser que j’allais perdre ma botte droite dans cette boue dévastatrice. J’ai dû marcher en cercles dans la boue, en dessinant une sorte de crop circle.

La seule console à l’épreuve de la boue

J’ai mis un bout de temps à atteindre mon poste en façade. Avant, il m’arrivait d’avoir recours à des chariots élévateurs et autres pour installer ma console. J’arrivais très tôt, beaucoup trop tôt, avant le public, et je restais là à regarder un conducteur de Manitou et des gaillards avec des petits yeux mettre ma console en place. Ensuite, j’attendais pendant des heures, pendant que le reste du crew prenait une douche, faisait la fête et buvait des coups, jusqu’à ce que la foule se disperse pour que mes amis et leurs chariots remettent mon matériel dans la baie de chargement. Mais pas cette fois, alléluia ! Nous sommes arrivés et alors que j’avançais tant bien que mal vers la façade, quatre gars ont porté mon matériel, en un seul voyage ! La S3L est officiellement la seule console à l’épreuve de la boue.

On Tour with Massive Attack: It Was the Best of Gigs, It Was the Maddest of Gigs

Les super gars de Skan PA avaient pensé à laisser un espace à l’avant de l’estrade pour poser ma console. C’était très sympa de leur part et ma console était si compacte que j’aurais pu y installer un canapé, des chaises, une table basse et même une télé. La prochaine fois. Alors que j’installais mon support de clavier pour y poser ma S3L, j’ai entendu les réflexions habituelles des roadies, sur deux thèmes : “Tu es le pianiste de salon ?”, “Tu sais jouer Summertime ?”, “Tu fais des mariages aussi ?” etc. Et puis il y avait aussi les rires à propos de sa taille compacte, je faisais semblant de ne pas comprendre ou je donnais ma réponse habituelle : le rapport inversement proportionnel entre la taille et la performance. Mais plus sérieusement, la console suscitait beaucoup de curiosité et un flot constant d’amis et connaissances ingénieurs du son faisait le détour exprès pour venir la voir et jouer un peu avec. Une fois que les rires se sont tus et qu’ils n’ont plus trouvé de vannes, j’ai commencé à faire mes raccordements et j’ai discuté avec Matt Vickers et Tom Tunney, le concepteur système et le chef façade, tous deux de Skan. Ils étaient super sympa et conciliants. Je me souviens que quand j’étais jeune, j’étais très intimidé les premières fois où j’ai mixé dans de grands festivals. En ce temps-là, les gens étaient plus blasés, plus cyniques et moins accueillants. Ils questionnaient la légitimité de votre présence. Ils avaient pour habitude d’inscrire une note, de 1 à 10, aux mix sur la liste des groupes qui s’étaient produits… avant même que vous ne partiez ! J’ai vu des gens quitter la tour façade en ravalant des larmes d’indignation et d’humiliation.

Je ne sais pas si c’est parce que je suis plus âgé (je vois toujours le mot vétéran attaché à mon nom), ou si les plus jeunes sont mieux dans leurs baskets, mais l’atmosphère est beaucoup plus agréable aujourd’hui. Les gars de Skan avaient un super canapé, ils m’ont offert à boire et m’ont traité comme un invité. Je les en remercie.

Nous avions fait le voyage pendant la nuit depuis le Luxembourg, donc je n’avais pas eu le temps de faire mon Virtual Soundcheck habituel : j’étais dégoûté. Ça me semble tellement essentiel maintenant, je ne me souviens plus de la dernière fois que j’ai mixé sans. Le festival battait son plein à notre arrivée donc c’était impossible. Mais en écoutant le puissant J-Series d&b utilisé par les groupes précédents, je me suis dit que mon show serait bon. Quand on se dit qu’Avid a inventé le Virtual Soundcheck il y a moins de 10 ans… C’était il y a très peu de temps, mais cela a fondamentalement changé notre manière de travailler dans le son live, et sans lui, je me sens un peu désarçonné.

Et au passage, le festival que nous avions fait juste avant au Luxembourg avait eu lieu dans un couvent nouvellement reconverti en centre d’art. Depuis la scène, on avait une super vue sur un château perché sur une falaise. Les gens du coin nous ont raconté un truc glauque à propos du couvent. Au cours des travaux de restauration, ils ont abattu quelques murs et ont trouvé des squelettes de bébés datant de différentes époques. Gothique, non ?

On Tour with Massive Attack: It Was the Best of Gigs, It Was the Maddest of Gigs

Photo de Eduardo / CC BY-SA 2.0

Mixage du show

Pour en revenir à mon PA de Glastonbury, la scène Other Stage peut accueillir un public de 40 000 à 50 000 personnes et pour notre show, ils étaient tous là. Le système d&b J-Series couvrait bien tout ce monde là : 20 sur chaque côté sur des suspensions principales et 14 sur des suspensions latérales, avec un groupe de subs constitué de J-SUB et J-INFRA montés en cardioïde dans la fosse. Je suis allé patauger dans la boue de la fosse pour vérifier, et ça me semblait très uniforme et suffisamment étendu. J’avais été déçu dans d’autres festivals par une couverture des basses un peu maigre, mais je n’avais pas ce problème ici.

Le système a été conçu pour que tout le son soit dirigé vers la foule car il y a des limites de bruit assez strictes hors-site. Je ne le fais que très, très rarement, mais je leur ai envoyé un e-mail après coup pour les féliciter de leur système. Leur réponse était très flatteuse, ma modestie m’empêche de la partager avec vous (eh oui, tout arrive !). Au final, nous étions tous très contents du mariage entre la S3L et la J-Series. Cet été, j’ai mixé sur des K1, J et Adamson et j’ai eu de super résultats avec tous. Si on me mettait un flingue sur la tempe et qu’on me forçait à choisir, je dirais que la J-Series était ma préférée. Les baffles sont de mieux en mieux. C’est tellement agréable de rappeler une chanson pour le Virtual Soundcheck, généralement je prends Paradise Circus, de démuter les canaux et d’entendre exactement ce qu’on voulait entendre dès le départ. À Glastonbury, je n’ai même pas eu la chance de faire ça. J’ai démuté les canaux et croisé les doigts pour que la préparation que j’avais faite soit la bonne et que je ne passe pas pour un nul devant tous mes confrères et les 50 000 fans de Massive Attack.

Les gens me demandent souvent si je suis stressé avant un show. Bien sûr que oui. Si vous n’êtes pas un peu stressé, c’est que vous vous en fichez et que vous devriez sûrement penser à vous réorienter. Le premier morceau a démarré et tout était déjà nickel. J’ai pu me détendre et apprécier. Tom est venu me voir et m’a dit que j’avais de la réserve de gain. J’ai dit merci mais ça risque de grimper. Le niveau de bruit était limité à 100 dBA Leq sur 60 minutes. Le premier morceau était dans les 95 dbA. Je gardais un peu du niveau Leq moyen pour plus tard. Angel est monté à 106 mais en général, j’ai réussi à rester juste en dessous de la limite pour mon show.

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Ça a grimpé de plus en plus et la foule bougeait et dansait, les gens se montaient sur les épaules, chantaient en chœur et agitaient leurs drapeaux et bannières. Il y avait un magnifique coucher de soleil derrière moi au début du show, qui ajoutait à la magie de la soirée. La console a parfaitement fait son travail. Les snapshots ont été déclenchés avec le code, ce qui m’a permis de me concentrer sur le mixage. J’ajoutais des delays et des reverbs de caisse claire dub pour faire évoluer chaque morceau. Massive Attack fait des changements d’orchestration radicaux, qui donnent un résultat très musical. Parfois les morceaux montent en volume et en complexité puis tout redescend subitement avec un petit thème de synthé ou un tintement de cloche. J’essaie de mettre en avant les aigus, par exemple en exagérant certaines des fréquences agressives de la guitare, et de rehausser les passages plus calmes en ajoutant un petit détail comme des cloches qui se déplacent dans l’image stéréo, en mutant tous les autres micros d’ambiance. Tout est joué live et le groupe joue tellement en place que chaque moment un peu plus enlevé est parfait. J’ai mixé plusieurs fois à Glastonbury, mais c’est cette fois-là que j’ai préférée en termes de sonorisation et de mixage.

On Tour with Massive Attack: It Was the Best of Gigs, It Was the Maddest of Gigs

Après le show, nous sommes passés près de Stonehenge au lever du soleil, ce qui a ajouté au ressenti quelque peu mystique de cette expérience Glastonbury. Même un vieux roadie cynique comme moi doit l’avouer : on n’en sort pas sans ressentir quelque chose de surnaturel. Ça m’a rappelé mes meilleurs souvenirs de mixage et mes concerts les plus fous.

Mes 4 meilleurs concerts

4. Concert de lancement de la Coupe du monde, Afrique du Sud 2010

Nous avions 12 consoles Avid mixant la façade, les retours et la diffusion. Une super programmation : Shakira, Black Eyed Peas, etc. Une atmosphère particulière, des changements très courts et 2 milliards de personnes qui regardaient à la télé. Beaucoup de cris, et l’équipe Britannia Row était géniale. Mon partenaire Chris Lambrechts et moi étions aux consoles, on mixait les groupes, on courait partout pour aider les gens à programmer les shows, à charger des plug-ins. On n’a pas dormi pendant une semaine. Je n’ai jamais été aussi fatigué.

3. Manic Street Preachers – Tête d’affiche de la Pyramid Stage, Glastonbury 1999

Il y avait 250 000 personnes à Glastonbury cette année-là. Je suis prêt à parier qu’ils étaient tous là pour le concert des Manics. Il y avait un océan de drapeaux et des gens jusqu’en haut de la colline. Certains inconditionnels de Glastonbury m’ont dit qu’ils n’avaient jamais vu autant de gens sur la scène Pyramid en même temps. C’était même un week-end ensoleillé, si, vraiment ! Bryan Leitch, notre éclairagiste, avait installé un énorme système laser à système de refroidissement à l’eau et avait projeté un plafond de lasers vert qui couvrait toute la foule. Ça donnait des frissons. Chaque spectateur chantait Design for Life et If You Tolerate This comme si sa vie en dépendait.

2. Coldplay – Live 8, Hyde Park 2005

200 000 personnes réunies à Hyde Park pour une programmation comprenant The Who, Pink Floyd, Madonna et U2. No stress. Je jouais dans la cour des grands. Je mixais sur une console que je ne connaissais pas et U2 avait utilisé tout notre temps de balances, mais tout s’est bien passé. Richard Ashcroft était invité par le groupe et ils ont joué Bitter Sweet Symphony ensemble : un moment magique. Ensuite, Chris a chanté une magnifique version de Fix You et puis c’était fini. Il n’y avait que 4 morceaux, mais c’était un concert historique, vraiment génial.

1. Manic Street Preachers – Millennium Stadium, Cardiff 1999/2000

La nuit du passage à l’an 2000 au nouveau stade de Cardiff, la ville d’origine des Manics. 80 000 fans gallois des Manics en folie. Quand le groupe est monté sur scène, le public a crié tellement fort qu’un vent chaud qui sentait la bière s’est échappé de leurs bouches et est parvenu jusqu’à mon poste en façade, où il faisait froid. Ça m’a donné des frissons dans le dos et j’ai failli être submergé par l’émotion. Ces trois gars avec qui j’avais partagé la conduite d’un van pour aller jouer dans des pubs. On avait vécu tant de choses ensemble, y compris une perte atroce, je les aimais comme des frères et là, ils étaient bercés par une vague d’enthousiasme, d’énergie et de fierté énorme, et revenaient jouer pour leurs concitoyens lors d’une soirée si spéciale. Je ne l’oublierai jamais.

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Mes 2 concerts les plus fous

2. Manic Street Preachers, Bangkok 1994

Nous devions jouer deux soirs dans un espace gigantesque et vide, un centre de conférences, au 5e étage d’un centre commercial de Bangkok. Le premier groupe de rock à jouer là. Elton John y avait donné un concert assis une fois, apparemment. L’installation avait été un peu folle ; nous avions envoyé très peu d’équipement par avion, car c’était trop cher et trop compliqué. Pour la basse, on avait un Marshall 4×12 complété par un sub. Le système de diffusion qu’on avait reçu du Japon était à peine viable. On a improvisé au fur et à mesure. La seule chose qui manquait était un sampler Akai dont on avait besoin pour les cordes. Le manager local n’arrêtait pas de dire : “Arriver bientôt, là dans une heure”. Le deuxième jour, une heure avant l’ouverture des portes, j’ai perdu patience et demandé ce qui se passait vraiment. Le bonhomme a fondu en larme et dit : “Désolée, il n’y en pas un seul dans toute la Thaïlande”.

Je lui ai demandé : “Mais pourquoi vous ne me l’avez pas dit ?”

Il a répondu : “Parce que je ne voulais pas vous faire de peine”.

J’ai trouvé ça beau et je n’ai pas cherché plus loin. Il préférait retarder la nouvelle et rester vague pour m’éviter l’inévitable tristesse.

Il n’y avait aucune barrière de sécurité devant la scène. Ils nous ont dit qu’ils n’en avaient pas mis pour Elton et de ne pas nous inquiéter. “Vous savez que vous avez affaire à un groupe de punk, hein ?” Le concert a commencé et 10 000 jeunes thaïs sont devenus fous, comme s’ils pouvaient enfin, pour la première fois, laisser les démons du rock s’emparer d’eux. Au bout de huit mesures, la scène était pleine de punks thaï qui pogotaient et pétaient les plombs. Ils sautaient dans la foule, surfaient les uns sur les autres, se jetaient les uns contre les autres en criant, etc. Une vraie pagaille. J’ai adoré, le groupe était génial, ils tournaient sur eux-mêmes, sautaient, donnaient tout ce qu’ils avaient. Je n’ai jamais vu ça.

Plus tard, on nous a dit que les sauts simultanés des spectateurs avaient fait s’écrouler le plafond de l’aire de restauration qui se trouvait juste en dessous du concert. Ils avaient dû évacuer le bâtiment. Nous avons rencontré la police, le maire, le promoteur et d’autres responsables. Au final on a eu l’autorisation de jouer un deuxième concert. Ils ont dû soutenir le sol avec des étais et faire appel à l’armée pour assurer la sécurité. Ces mecs avaient des AK47 et des aiguillons. Ils m’ont dit que si les choses tournaient mal, je devrais baisser le volume. Deptford John a dit : “Qu’est-ce que tu feras, Button, s’ils te demandent de baisser le volume ?” J’ai répondu : “John, ils ont des mitrailleuses et des instruments de torture, je ferai exactement ce qu’ils me diront de faire !”

Le concert commence, et immédiatement des courageux se mettent à faire du crowd-surfing, sauf que cette fois-ci, il y a une rangée de petits (mais costauds) marines thaï devant la scène. À chaque fois que quelqu’un surfait jusqu’à la scène, il était arrêté par les aiguillons, emmené et déposé, tressaillant, sur le côté de la scène, ayant perdu tout contrôle de son corps. Un gros bazar. À la fin de la soirée, il y avait une centaine de punks thaïs allongés à côté de la scène dans des états de déchéance plus ou moins avancés. Pas de dommages à long terme, je pense. La plupart avaient juste besoin d’un nouveau jean. Il y a eu un moment étrange au beau milieu du concert, quand Nicky Wire, fidèle à lui-même, a dit quelque chose d’un peu insultant sur le roi. La foule a pris une grande inspiration et s’est tue complètement ! Un silence de mort. Plus tard, nous avons découvert que le roi était considéré comme un demi-dieu, même par les punks, et que Nicky les avait profondément choqués, plus que les aiguillons, les coups qu’ils s’infligeaient eux-mêmes et tout le reste.

 

1. Manic Street Preachers – Teatro Karl Marx, La Havane, Cuba 1994

Vous en avez peut-être entendu parler, je ne sais pas combien de fois je l’ai racontée. Les Manics, il n’y avait qu’eux pour faire ça, ont décidé de jouer à Cuba, par solidarité et pour voir ce qui s’y passait. La maison de disques ne voulait pas être impliquée donc ils ont tout payé de leur poche. Ce n’était pas rien, car aucun groupe de rock occidental n’avait jamais joué là avant, et c’était même annoncé sur CNN.

Nous, on voyait les choses différemment en tant que roadies. On a dû tout amener avec nous. Absolument tout. Il n’y avait rien sur place pour monter un concert. Nous avons utilisé un jet privé pour transporter tout le petit matériel, mais les stacks d’enceintes et les racks, les systèmes d’accroche, les lumières, etc. ont été envoyés par bateau. Le matériel venant de l’aéroport est arrivé à temps, mais le conteneur transportant le reste a rencontré du mauvais temps et le navire ne pouvait pas s’amarrer à cause des récifs. Nous avons installé ce que nous avions à disposition. Tout ce qu’on voulait, c’était du 100 A triphasé et quelques bras pour nous aider à déplacer le matériel.

L’alimentation : chaque phase était constituée de 20 pièces de câble de 5 A dénudés au bout et enroulés ensemble. Quand nous avons expliqué que ce n’était pas tout à fait ce à quoi on avait pensé pour la distribution, on a eu une autre surprise. Afin de nous donner assez d’électricité pour alimenter le show, il fallait qu’ils coupent le courant d’une grande partie de La Havane. Mais c’était un problème hypothétique, puisque l’équipement était coincé au large du port, en proie à une mer déchaînée. Nous avons décidé d’arrêter là pour la soirée et de revenir le lendemain pour voir où nous en étions. Le lendemain, toujours aucun signe du navire. Et le jour suivant, pareil.

Nous nous sommes réveillés le jour du concert avec une bonne nouvelle : le navire était amarré et le système de diffusion était en chemin. Super, nous nous sommes précipités à la salle puis nous avons attendu quelques heures. Ils sont enfin arrivés, dans de vieux camions-bennes. Les gars de l’équipe locale, qui avaient l’air un peu trop rasés de près et trop militaires pour être vraiment l’équipe locale (la police secrète ?), ne semblaient pas s’intéresser le moins du monde au déchargement des camions. Je parlais un peu espagnol et j’ai essayé d’expliquer que normalement, ça faisait partie de leur travail d’aider à porter le matériel. Ils ont répondu qu’ils allaient juste rester assis là à l’ombre à fumer des cigares, OK ? Oui, OK, rien d’ambigu à cela. Nous avons dû charger tout le matériel nous-mêmes. Il faisait 40°C et il y avait beaucoup d’humidité dans l’air. Et bien sûr, pas de climatisation. C’était avant ma conversion au numérique, quand nous devions porter mon énorme console analogique et des racks d’effets jusqu’à mon poste de façade situé en haut d’un million de marche. Qu’est-ce qu’on a transpiré ce jour-là ! Enfin, on a fini par y arriver, je ne sais comment. Tout était à même le sol, même l’éclairage. Nous avions juste assez d’électricité pour les alimenter l’un après l’autre.

Un gamin est arrivé dans l’après-midi et a demandé s’il pouvait jouer de la guitare. Il a expliqué qu’il adorait le rock mais n’avait pas les moyens de s’acheter une guitare électrique : il n’avait qu’une guitare acoustique et il voulait essayer la guitare électrique, juste une fois. Deptford était parti pour le mettre dehors mais James a dit non, laisse-le jouer. Il n’avait jamais vu tous ces amplis, toutes ces pédales et son visage s’est éclairé. Puis James a mis sa Les Paul autour du cou du gamin et il a souri de toutes ses dents. Des dents très blanches, par ailleurs, car le système de soins dentaires est excellent à Cuba, mais il n’y a pas de guitares électriques. Le premier accord a failli le faire tomber en arrière, à cause de la puissance des amplis. Ça reste l’ampli de guitare le plus fort que j’aie jamais entendu. Enfin bref, il a joué du plus profond de son cœur et c’était une expérience très intense. Il n’est pas parti les mains vides, je vous le dis, et maintenant il y a au moins une guitare électrique à Cuba.

On a terminé nos balances, enfin, ce qu’on a pu faire, et on a regardé la foule entrer. La salle Karl Marx est la plus grande de Cuba et peut accueillir 5 000 personnes. La jeune foule portait des bannières et des drapeaux et était très excitée. Le public du premier concert de rock joué dans leur pays. Les billets coûtaient 25 cents ! C’est à ce moment-là qu’on a entendu une rumeur folle : Fidel Castro allait passer dire bonjour. Non, impossible. Et puis il est arrivé. Grand, droit, vêtu du treillis complet, du chapeau, la totale. Je me souviens qu’il avait un pli très marqué à l’avant de son pantalon militaire immaculé. Il a discuté avec le groupe et a donné le nom de quelques chansons qu’il aimait bien. Incroyable, cet homme qui avait lutté aux côtés de Che Guevara connaissait des chansons des Manics. Il aimait particulièrement une chanson à propos d’Eli, un bébé qui avait été au centre qu’une triste querelle familiale et qui faisait l’actualité à l’époque. Il a demandé si les gars pouvaient le jouer assez tôt pendant le concert, car il devrait partir. Alors, vous allez assister à une partie du concert ? Vraiment ? C’est incroyable ! Nicky s’est ensuite risqué à dire qu’on était un groupe de rock et qu’on avait apporté un gros système Turbosound Flashlight du Royaume-Uni, et que du coup il préférait prévenir M. Castro que ça allait faire beaucoup de bruit.

Castro l’a regardé de haut en bas et a dit de sa voix retentissante : “Écoutez, ça ne peut pas faire plus de bruit que la guerre”.

Donc j’étais là, à La Havane, qui était plongée dans une nuit noire car nous avions besoin de toute l’énergie de la ville pour faire notre concert. Fidel Castro était assis derrière moi, juste derrière moi, il n’y avait personne entre nous. La nouvelle du concert a fait le tour du monde et 5 000 gamins en folie vont voir leur premier concert. Pas tout à fait la routine, quoi. Je dois dire que tous les gamins du public souriaient et saluaient El Presidente comme s’il était leur oncle préféré, et non un dictateur militaire. “Eh Jefe, Eh Fidel Buenos noches.”

Le concert était excellent. Le public a adoré et s’est beaucoup amusé à chanter et à agiter ses drapeaux, un peu comme une version très humide et beaucoup plus clean de Glastonbury, quand j’y repense. El Presidente est resté jusqu’au bout. Je n’arrêtais pas de me retourner en me disant, mais qu’est-ce qu’il doit bien penser de tout ça ? Il avait un petit sourire sur les lèvres et tapait du pied en rythme, comme s’il s’amusait beaucoup. J’espère qu’il s’amusait.

Cette nuit-là, après avoir chargé tout le matériel sur les camions, nous avons bien fêté ça. Qui allait croire notre histoire en rentrant ? On arrêtait pas de secouer la tête et de dire : “Est-ce que c’est vraiment arrivé ?” On était censés partir le lendemain matin, mais au petit-déjeuner, on nous a apporté un message : “Avant de partir, vous devez déjeuner avec El Presidente !”

“Mais, et l’avion ?”

“Pas de souci, l’avion attendra”.

“Euh… OK”.

Avant le début du déjeuner, El Presidente Fidel Castro se lève et tapote son verre pour demander le silence. Ensuite, de sa voix grave et théâtrale, il annonce : “Hier, j’ai dit que vous ne pouviez pas faire plus de bruit que la guerre. J’ai eu tort. Vous avez fait plus de bruit que la guerre et vous, vous…”, dit-il en montrant du doigt Sean, le batteur : “vous êtes l’artillerie”.

As a live sound engineer, I have been lucky enough to work with some amazing artists including Coldplay, Massive Attack, Manic Street Preachers, Natalie Imbruglia, Richard Ashcroft and Lisa Stansfield. I have also mixed broadcast sound on David Letterman, Saturday Night Live, Jay Leno, the Brit Awards, the MTV Music Awards and the 2010 World Cup Kickoff Concert.